Les Sangs • Audrée Wilhelmy

20:16:00

Chronique littéraire Les sangs par Mally's Books
Il est très difficile de parler des Sangs sans trop en dire, tant le cœur de l'histoire est lié à ses dénouements. Je dis bien "ses" car contrairement au célèbre conte de Perrault, Barbe Bleue, Audrée Wilhelmy ne raconte pas seulement l'histoire de l'Ogre, mais celles de ses femmes.

Un conte délicieusement sanglant, qui vous fera retrouver avec plaisir les classiques de l’enfance.

La quatrième de couverture…


" Un manoir obscur et fascinant, dans une cité hors du temps. Celui qu’on appelle l’Ogre attire à lui des proies presque consentantes pour les aimer puis les tuer. Mais d’où viennent ces femmes ? Pourquoi se donnent-elles à lui ? Elles le racontent dans les carnets qu’elles laissent derrière elles et que Féléor assemble en un curieux livre – ses Sangs.
Mercredi, Constance, Abigaëlle, Frida, Phélie, Lottä, Marie : sept femmes, et autant d’expériences du désir et de la mort, sept écritures qui disent la féminité, le narcissisme, la soumission tantôt feinte, tantôt amusée.
Polyphonique et amorale, poétique et sulfureuse, cette réinterprétation virtuose du conte de Barbe bleue, par Audrée Wilhelmy, n’est pas pour les enfants."

Mon avis…


Dans la version de Perrault, les femmes ont une présence un peu anecdotique qui ne sert qu'à dépeindre encore plus fortement les caractéristiques du personnage principal. Le destin des épouses n'est révélé que parce que la plus jeune d'entre elles désobéit à son mari et ouvre la porte interdite derrière laquelle se cachent les cadavres des précédentes compagnes. Elle subira bien entendu le même sort que les autres. On se retrouve finalement dans un schéma un peu simpliste et presque biblique selon lequel seule la femme est l'instigatrice de toutes amoralités et doit par conséquent être punie pour ses erreurs. Barbe Bleue tient alors le rôle du justicier. Ce récit est désormais bien éloigné des actuelles normes sociales, et par répercussion, des attentes des lecteurs. Je suis donc particulièrement contente que les contes classiques soient aujourd'hui réinventés.

Dans la version de Wilhelmy, la figure masculine est également omniprésente, mais prend les traits d'un jeune homme qui semble presque fragile. Presque, car on comprend dès le départ que les tendances carnassières du jeune garçon cachent une prédisposition à la chair et au sang. Tel un animal, Féléor dégage un charme presque caustique, qui l'aidera pour chasser ses proies. Au fil des pages, on découvre un personnage fascinant et paradoxal ; à la fois victime et bourreau. Victime de son appétit sexuel incontrôlable qui le conduira non seulement à chercher de nouvelles partenaires mais le transformera petit à petit en machine à assouvir les désirs féminins ; et bourreau car il s’incruste dans les esprits et dans les corps de manière obsessionnelle mais ne sait malheureusement pas dissocier le plaisir de la cruauté.

Ici, les femmes de l'Ogre ne sont pas décrites comme passives mais comme instigatrices de leurs propres morts. Non seulement elles n'ignorent pas leurs funestes destins mais s'y préparent consciencieusement, comme pour atteindre la félicité. Submergées par une vision de l’amour et, surtout, des désirs physiques déformés, ces femmes se donnent corps et âmes pour contenter leurs propres penchants et ceux de leur amant. Grâce aux journaux intimes qu'il leur demande de tenir, Féléor récolte les pensées les plus profondes de chacune de ses sept épouses, leurs fantasmes les plus impudiques et leurs névroses. Peu à peu, on voit glisser les récits vers une forme de consentement. Le désir, le jeu et la mort se confondent. La volupté prend bien souvent sa source dans leurs esprits troublés et leurs tendances autodestructrices, à tel point que ce que l'on perçoit comme une emprise psychologique malsaine de la part de Féléor, est finalement interprétée par ses épouses comme le fruit de leurs propres volontés. Est-ce la passion qui les précipite vers l'issue fatale ou ont-elles d'ores déjà renoncé à leurs propres existences ?

Pour résumer…


Le fait de réinterpréter le conte sous l'angle du psychopathe narcissique vs l'épouse destructrice donne au récit un certain réalisme contemporain qui est assez déstabilisant. En tant que lecteur, on développe au fil des pages une forme d’hypnotisme pour les héros, dont les motivations ou les questionnements peuvent faire échos à nos propres ressentis. A chaque chapitre, on croit franchir une frontière entre la folie et la raison. L'écriture de Wilhelmy, entre le conte et le thriller, est d'une surprenante intensité. La passion, l'amour, la haine, la frénésie sexuelle, nous prennent aux tripes du début à la fin. Elle met sous pression les rapports humains, en tire tout ce qu'il y a de plus cru, de plus pervers, et nous laisse avec d’innombrables questions sur la nature humaine. C'est fascinant !

Ma note…


17/20

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